Les « besoins » et les « désirs » sont-ils toujours pertinents ?

La distinction entre les besoins et les « désirs » est devenue le pilier de tout programme d’éducation financière. Si nous voulons contrôler nos dépenses, avant d’acheter quelque chose, nous devrions d’abord penser si c’est un besoin ou un désir. Mais cela fonctionne-t-il vraiment ? Essayez de parler des besoins et des désirs à des gens qui vivent avec quelques dollars par jour – ils doivent établir des priorités entre les besoins … et d’autres besoins, sans savoir si et combien ils vont gagner demain, et quelles urgences ils peuvent avoir à payer. Lors d’une formation, il y a quelques années, les participants considéraient la télévision comme un besoin et un fruit comme un désir : la télévision était importante pour avoir des nouvelles (c’était au Cambodge et ils disaient que si les Khmers Rouges revenaient, ils devaient se tenir au courant) et les fruits étaient un luxe. Qu’en est-il d’un vélo pour aller à l’école ? Si le revenu de ma famille ne me permet pas de faire du vélo, c’est peut-être un « désir » … mais si les parents de mes amis gagnent un revenu plus élevé et peuvent acheter un vélo, ils considèrent le même vélo comme un « besoin ». On peut remplacer le vélo dans cet exemple par un uniforme, un ordinateur, des études à l’université… à quel point est-il juste que les choses passent de « désir» à « besoin » en fonction du niveau de revenu ? Comment pouvons-nous – en tant que facilitateurs, avec un revenu régulier payé chaque mois par notre employeur et probablement une assurance santé pour couvrir les urgences de base – comment pouvons-nous juger de ce qu’est un besoin ou un désir à la place des personnes qui assistent à nos formations ? Personnellement dépensons-nous seulement pour des « besoins » ? Est-ce que s’offrir un « désir » n’est permis qu’aux plus riches ? Au mieux, les besoins et les désirs sont un concept étranger qui n’est pertinent que pour les personnes étant assez à l’aise pour courvrir leurs besoins. Comme il est ressenti comme un concept étranger, il ne fonctionnera pas avec les personnes à très faible revenu.
En plus de dépendre des revenus, des modes de vie et des valeurs, la frontière entre « besoins » et « désirs » s’est rapidement estompée au fil des ans. Où classez-vous un téléphone portable ? Un smartphone ? Qu’en est-il d’un téléphone fixe – ce dernier est probablement entré dans les « besoins » en l’espace d’une génération. Le marketing est très efficace pour faire passer les articles des besoins aux besoins – soit par la publicité ou la pression des pairs. Cela dépend aussi du niveau de développement communautaire. Si vous vivez en Europe du Nord, vous n’avez pas vraiment besoin de classer l’éducation dans les besoins parce que l’école est gratuite, y compris la plupart des universités ; mais si vous vivez en Asie du Sud-Est, l’éducation est un besoin que vous devez payer dès la petite enfance. Une voiture est un besoin dans les villes de taille moyenne aux États-Unis où les communautés n’ont pas investi dans les transports publics, mais pas dans les grandes villes. Qu’en est-il de l’air conditionné ? Ou du chauffage central ? De l’électricité? De nombreuses dépenses ont évolué entre les besoins et les désirs au fil du temps ou de l’endroit. En outre, les modes de vie différents sont si visibles pour tous maintenant, à travers la télévision et Internet, qu’il est difficile d’argumenter que des choses comme les tablettes et Internet ne sont pas des « besoins » ; la technologie est un moyen rentable d’amener l’éducation dans les zones rurales, de donner aux agriculteurs des informations sur les marchés de prix pour les aider à vendre au mieux, éduquer les gens sur la santé de base, etc … Mais si vous gagnez 5 $ par jour et utilisez 2 $ pour le remboursement de vos dettes et les 3 $ restant pour nourrir votre famille, les tablettes sont des « besoins inabordables ».
Certaines dépenses sont difficiles à intégrer dans les besoins ou les désirs : frais de mariage – soit pour la famille du marié et de la mariée qui payent la cérémonie ou pour les invités qui achètent de nouveaux vêtements et des cadeaux en nature ou en espèces – de même pour les funérailles, ou les autres cérémonies religieuses ou coutumières ? Comment votre famille, vos proches, vos amis et vos voisins vous verront-ils si vous assistez à un mariage avec une robe que vous avez déjà portée à plusieurs reprises ? Ou si vous vous mariez et n’invitez que la famille proche ? Ou ne donnez pas d’argent à la mariée et le marié parce que c’est le cinquième mariage auquel vous assistez ce mois-ci, mais les nouveaux mariés savent que vous avez donné 60 $ la semaine dernière au mariage de leur cousin ? Il est souvent facile pour les Occidentaux qui vivent dans un monde avec moins d’obligations sociales de qualifier ces dépenses d ‘«extravagantes» ou de désirs. Dans Raining Stones, un film de 1993 du réalisateur anglais Ken Loach, un père tente désespérément de trouver de l’argent pour acheter à sa fille une première robe de communion. Qu’il soit un besoin ou un désir, son but (acheter une robe) influe sur toutes ses décisions – pour le meilleur ou pour le pire. Les dépenses sociales sont difficiles à classer dans les « désirs » – les êtres humains sont des êtres sociaux.
Une autre dépense très commune ne s’intègre pas facilement dans les « besoins » ou « désirs »: le remboursement de la dette. Pour revenir à l’exemple du vélo, si mes parents empruntent de l’argent pour acheter un vélo, alors le remboursement de la dette (et l’intérêt) sera un « besoin » – comment un vélo serait-il un « désir » mais le remboursement de la dette est un « besoin » ? Et si le montant de la dette est trop important pour être remboursé, nous serons contraints à réduire la nourriture : est-il plus nécessaire de rembourser la dette ou de manger ? Si j’emprunte de l’argent pour acheter une grosse voiture flambant neuf, les échéances de la dette sont-elles un « besoin » ou un « désir » ? Ou si je loue une maison qui engloutit 80% de mes revenus, le loyer est-il un « besoin » ou un « désir » ? Les factures, les loyers, les dettes, etc … doivent être payés parce que nous nous sommes engagés, mais ils peuvent cacher des « superflus » ou des « désirs » dont nous aurions pu nous passer. Le problème est qu’une fois que nous sommes engagés, nous avons perdu notre capacité à décider et réduire le montant en fonction des rentrées d’argent et autres dépenses. Les besoins et les désirs ne nous disent rien sur le la flexibilité d’ajuster ou reprioriser une dépense : nous pouvons réduire les dépenses alimentaires … mais nous ne pouvons pas réduire la dette ou le loyer une fois que nous l’avons signé. Et comment classez les pots-de-vin – l’argent supplémentaire donné ici et là quand le pot-de-vin a été institutionnalisé dans un pays ?
L’éducation financière devrait-elle alors cesser d’enseigner les « besoins » et les « désirs »? En tant qu’éducateurs, nous devons comprendre pourquoi inclure cette classification entre les « besoins » et les « désirs » dans un programme. Qu’essayons-nous d’accomplir ou de changer dans le comportement de nos participants ? Le point n’est pas le concept de « besoins » et de « désirs » – car comme nous venons de le voir, il peut être très bancal et flou – mais le but est de donner aux participants un outil de décision qui fonctionne pour eux et qu’ils intériorisent pour l’utiliser chaque fois qu’ils dépensent. Les besoins / désirs peuvent être une bonne chose pour ceux qui ont un revenu qui permet une certaine flexibilité. Dans de nombreux cas cependant, les « besoins » et les « désirs » sont trop simples, généraux et peu pertinents. Un peu comme une cuillère pour creuser un trou – un outil inadéquat. Votre programme d’éducation financière devrait se concentrer sur la façon dont nous priorisons les dépenses et comment cela influe sur nos vies et sur les manières d’améliorer nos priorités.
Évaluez d’abord le profil de dépenses de vos participants afin de construire un programme pertinent. Utilisez des cartes de dépenses et des billets par exemple avec lesquels ils s’entraînent à choisir entre plusieurs dépenses plusieurs fois de suite avec un revenu fixe. Commencez avec quelques dépenses simples à choisir et puis augmentez progressivement le nombre de dépenses, et incluez des dépenses destructrices (cigarettes, alcool, jeu …), des dépenses sociales et des engagements (factures, remboursement de dettes, frais de scolarité…), en mélangeant les dépenses quotidiennes, hebdomadaires, annuelles et les urgences. Donnez ainsi à vos participants l’occasion de revenir sur leurs choix (contrairement à la vie réelle) et de voir si d’autres choix sont plus adéquats. Par ces essais et erreurs, introduisez des moyens pratiques de gérer les dépenses, comme prévoir et d’épargner pour une célébration annuelle ou des frais de scolarité, de faire une liste des engagements et des objectifs futurs pour qu’ils s’en souviennent quand ils vont au marché par exemple. Puis faites l’exercice avec un revenu variable : les choix que nous faisons dépendent de nos revenus et très souvent, quand nous gagnons un revenu plus élevé, notre sens des priorités change et la pression sociale peut aussi augmenter : les attentes des membres de la famille peuvent croître comme nos revenus. Il n’est pas rare que les personnes qui vont de la pauvreté extrême à une situation moins vulnérable dépensent plus et prennent plus de dettes.
Le but est que votre programme équipe vos groupes cibles d’outils de décision et d’une confiance à gérer les dépenses qui les aideront toute leur vie, quels que soient les hauts et les bas qu’ils traverseront. Grâce à ces jeux, les participants par eux-mêmes se rendent compte de l’importance d’anticiper les factures et les engagements et mettre de l’argent de côté dès qu’ils gagnent un revenu ou de retravailler leur budget avant de prendre un nouvel engagement. Ils font ainsi également la distinction entre les dépenses qu’ils peuvent contrôler (nourriture, hygiène, sorties …) et celles sur lesquelles ils ont perdu le pouvoir de décision (engagements) ; laissez-les expérimenter comment une plus grande dépense maintenant (achat d’un casque de moto, aller chez l’opticien pour un contrôle de la vision, ou acheter de l’eau propre) peut aider à prévenir les problèmes de santé et diminuer les dépenses futures. Laissez-les réaliser qu’un plus petit fardeau aujourd’hui (dépense payée avec de l’argent emprunté) signifie un fardeau plus important demain (remboursement de la dette + intérêt) et comment cela impacte les autres dépenses. Faites ces jeux en petits groupes pour encourager les participants à discuter de leurs choix – comme à la maison, les décisions individuelles auront un impact sur toute la famille. Apprendre à discuter et à prendre des décisions collectivement évitera de nombreuses disputes verbales voire violentes.
La gestion de l’argent dépend des choix que nous faisons et de leurs conséquences. Allez au-delà du côté simpliste des « besoins »  et « désirs » : donnez à vos participants (quelle que soit leur situation) les moyens de prendre de meilleures décisions et de ne pas laisser les autres décider pour eux.

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